A Macina, une ville du centre du Mali, située à environ 321 km de la capitale Bamako, la rupture de stocks de kits opératoires de césarienne a déclenché un élan de solidarité local sans précédent, dont les résultats dépassent toutes les espérances.
Cette publication est un article de vulgarisation d'une communication scientifique présentée par Docteur Lamine Traoré, co-signée avec d'autres auteurs.
Des progrès notables sont enregistrés au fil des années. Le taux de mortalité maternelle est passé de 660 à 325 pour 100.000 naissances entre 2010 et 2018, et la mortalité néonatale de 39 à 29 pour 1000 naissances vivantes entre 2013 et 2024, selon le rapport annuel 2024 de l'Unicef Mali.
Ces progrès ne sont pas le fruit du hasard. Les complications obstétricales, qui auraient entraîné de nombreuses pertes en vies humaines il y a des décennies, posent moins de soucis dans nos milieux sanitaires – grâce au soutien et à l’appui de l’Etat depuis le régime du président Amadou Toumani Touré (2002-2012), initiateur de la gratuité de la césarienne au Mali.
Depuis, la césarienne est devenue un rempart contre la mortalité maternelle et néonatale dans le pays.
C'est une intervention chirurgicale, qui consiste à sortir le bébé par une ouverture pratiquée dans l’abdomen et l’utérus de la mère.
Mais quand est-ce que l’on y fait recours ? Lorsque l’accouchement par voie naturelle ou basse, c'est-à-dire sans intervention chirurgicale, est diagnostiqué impossible à réaliser ou encore si le risque est estimé élevé. C’est le professionnel de santé qui en décide après (ou non en cas d’urgence) discussion (et/ou programmation) avec la patiente.
Le Mali a fait de la gratuité de la césarienne un pilier de sa politique de santé maternelle. L’Etat s’était engagé sur deux leviers, note-t-on dans la communication scientifique : une dotation régulière en kits opératoires pour les établissements publics hospitaliers et un forfait de trente mille francs CFA (30.000FCFA) par césarienne pour ces établissements en vue d’assurer la prise en charge des frais liés à l’acte chirurgical (c’est-à-dire l’opération), aux examens préparatoires d’intervention ainsi qu’à l’hospitalisation.
Arrêt brusque de l'octroi des kits
De 2005 à 2023, pendant plus de dix-huit ans, le système a globalement fonctionné, avec ses limites et ses irrégularités bien entendu. Les formations sanitaires publiques du pays ont connu des périodes de défaut de paiement des frais et de défaut de livraison de kit, qui ont été suivies de remboursement différé.
Brusquement, explique-t-on dans la communication scientifique, le système connaît techniquement un dysfonctionnement dans les structures de santé publiques : dû à l’arrêt, depuis mi-2023, de l’octroi des kits qui permettent d’effectuer les opérations liées à la césarienne.
- Dans ces conditions, comment assurer la gratuité de la césarienne sans kits opératoires disponibles ?
- Que faire face à la nouvelle donne ?
- Faire tarifer le kit par les patientes et leurs familles ?
Dans un contexte de crise sécuritaire accentuée par des difficultés économiques, faire payer cher aux populations déjà éprouvées une prise en charge sanitaire si cruciale, n’est pas une décision facile à engager.
Surtout qu’il est question des vies humaines, soulager en donnant vie ou tout simplement sauver des vies. Équation difficile ou dilemme ? À Macina, le centre de santé de référence (CSRéf) a tracé la voie.
Une mobilisation locale pilotée
Nous sommes en 2024. Tout commence par un conseil de gestion au sein du centre sanitaire, précise la note scientifique.
La décision est prise : maintenir la gratuité de la césarienne et payer le prix pour ce faire. Alors que dans un district en proie à l’insécurité, entraînant paralysie des échanges commerciaux et appauvrissement des populations, le financement d’une telle promesse n’avait rien d’évident.
Pour y parvenir, toute l’équipe médicale du centre de santé se mobilise.
Docteur Lamine Traoré est un chirurgien digestif, viscéral et général – également point focal santé de la reproduction et responsable du service de maternité du Centre de santé de référence de Macina. Il fait partie de ceux et celles qui ont contribué à initier la démarche salvatrice.
Un objectif est clairement défini : mobiliser localement des ressources pour l’acquisition de kits opératoires, afin de garantir la continuité de la gratuité de la césarienne dans le district sanitaire de la localité.
L’initiative, loin de ne rester qu’un vœu pieux, s’est transformée en une opération structurée, menée avec la rigueur d’un projet institutionnel. La première étape : une concertation élargie, réunissant l’équipe-cadre socio-sanitaire (composée du médecin-chef du CSRéf et des premiers responsables des services locaux du développement social et de la promotion de la famille), l’administration territoriale et les forces vives du cercle.
Le signal fort est venu du préfet du cercle, le chef de l'exécutif local, qui a accepté de présider personnellement la commission de mobilisation, conférant à l’initiative une légitimité populaire et symbolique décisive. La commission ainsi constituée comprenait aux côtés du président-préfet : le médecin-chef du district sanitaire comme vice-président, assisté du chef de service local de développement social et du premier responsable du service local de la promotion de la famille.
La commission ainsi constituée, on est passé à l’étape de la conception rigoureuse d’un arsenal documentaire : un document de plaidoyer, pour expliquer l’enjeu et convaincre ; une lettre de quête, pour solliciter formellement les contributions ; et la liste qualitative et quantitative des médicaments composant le kit, pour démontrer de la transparence et la précision de la demande. « La mobilisation des ressources locales est un mécanisme pertinent de financement des soins de santé. Un levier qu’il faut savoir actionner en contexte de crise sécuritaire. », notent les auteurs de la communication scientifique objet de cet article de vulgarisation.
L’objectif fixé largement dépassé
L’objectif de mobilisation a été fixé à 250 kits, correspondant à six mois de couverture du centre de santé. Les 250 kits ont été arrêtés sur la base des statistiques : l’hôpital réalise en moyenne 500 césariennes par an. Le quota demandé représentait donc un coussin de sécurité, suffisant pour opérer sans rupture pendant un semestre, le temps que les dotations reprennent ou le retour d’une accalmie sécuritaire.
Une liste de 63 donateurs potentiels a été dressée, combinant personnes physiques et morales : organisations non gouvernementales présentes dans la région, fournisseurs habituels de l’hôpital, opérateurs économiques locaux, personnes ressources de bonne volonté et ressortissants du cercle.
En l’espace d’un mois de quête, les résultats ont dépassé toutes les attentes. 35 demandes avaient été adressées dans cette première phase. 32% soit 11 demandes ont reçu une réponse positive. La valeur des ressources financières mobilisées s’est élevée à 15 millions 542 mille 890 de francs CFA (15.542.890 FCFA).
Avec ce montant obtenu ainsi que d’autres dons en équipements, ce sont 530 kits opératoires qui ont été acquis, soit plus du double de l’objectif de 250, soit un taux d’acquisition de plus de 200 % de la cible initiale, peut-on lire dans la communication.
La répartition des contributions donne l’état qui suit : 97% des dons ont été effectués en nature, c’est-à-dire sous forme de médicaments et de consommables directement intégrés aux kits, et seulement 3% en espèces. Sur la valeur totale des contributions reçues, les organisations non gouvernementales ont agi à hauteur de 58%, les fournisseurs habituels de l’hôpital et les opérateurs économiques à hauteur de 39% et les autres particuliers pour 3%.
Une solution palliative et temporaire
Macina comme tant d’autres villes du pays subit de plein fouet les affres de la crise sécuritaire qui frappe le Mali depuis 2012, ainsi que rappelé dans la communication scientifique. Une crise sécuritaire qui consume les ressources publiques, révèle les failles systémiques d’un mode de gouvernance à repenser, et livre les populations désemparées à elles-mêmes.
Dans un contexte économique difficile où les équilibres financiers sont fragiles, se mobiliser pour solliciter un soutien venant d’acteurs multiformes relève d’un projet ardu et non gagné d’avance. Mais un pas qui ose dans la sincérité a des chances d’être entendu. Macina a fait le choix, face à un défi conjoncturel urgent, d’exploiter des solutions locales.
L’exemple de Macina est un récit d’espoir. Les 530 kits acquis couvrent au maximum un an d’activité sans rupture. Une solution palliative et temporaire ne saurait cependant se perpétuer indéfiniment. Les donateurs d’hier pourraient être épuisés demain. La population de Macina aura réussi à se soulager pendant un moment : 530 femmes supplémentaires auront bénéficié de l’immense chance d’être opérées sans débourser un centime si leur grossesse venait à se compliquer et que la césarienne s’imposait. La bonne nouvelle : contacté par nos soins, le Docteur Lamine Traoré nous a expliqué que les dotations de l’Etat ont juste repris après l’épuisement de celles que les populations ont réussi à mobiliser elles-mêmes. La résilience de Macina a payé.
Lamissa Diarra
Les co-auteurs de la communication présentée par le Dr Lamine Traoré, chirurgien digestif, viscéral et général, titulaire d’un master en Santé publique-Epidémiologie et d’un Diplôme universitaire en Chirurgie Péripartum, sont : Poudiougou M, Antimbé I, Katilé M, Diarra MA, Sinayoko D, Telly N, Tékété I. Docteur Traoré est point focal santé de la reproduction et responsable du service de maternité du centre de santé de référence de Macina.
La note a été présentée lors de la première édition des Journées scientifiques du Réseau Afrique Francophone et Fragilité (AFRAFRA) tenue du 7 au 8 janvier 2025 à Bamako.
